Université Charles-de-Gaulle-Lille 3
MédiaLille
Centre Régional de Formation aux Carrières des Bibliothèques, du Livre et de la Documentation

contactez le DFMLD
 
____________________________________________
 

Le florilège de MédiaLille


MOREL, Eugène. Bibliothèques : Essai sur le développement des bibliothèques publiques et de la librairie dans les deux mondes. Paris : Mercure de France, 1909. 2 vol.
 
 
EXTRAITS DE LA PREFACE
     p.6
......
    Paris, masque d'or cachant la guenille de la France...
    Paris, fier de son état de ville entretenue, à qui l'on paye tout, ses danseuses comme ses livres...
    Le plus bel Opéra et la plus belle bibliothèque du monde...
    Mais de la musique? Mais des livres?

    Certes, Paris fait des aumônes.
    Il y a ou il y a eu, pour le populaire - des bibliothèques...
 

    p.7

    Les rapports officiels trouvent leur état « satisfaisant ».
    Elles datent, ces populaires, d'un âge héroïque de relèvement national. On pouvait croire, il y a vingt ans, que le magnifique essor de l'instruction de la République allait replacer Paris à la tête des villes. Non, ce ne fut qu'un regain. Paris est fatigué. On rogne sur le pauvre budget des pauvres bibliothèques. Parfois ce n'est pas même par économie, c'est pour créer... des conférences.
    Ce livre-ci voudrait dire et faire admettre à un peuple vaniteux que les bibliothèques libres sont la seule instruction convenant à des hommes libres - que les conférences, cours, petites universités, cercles, œuvres confessionnelles, sectaires ou tendancieuses, parfois les écoles même, ne sont que du battage, la parade devant l'importance de la sottise. Une seule instruction vaut : celle qu'on se donne à soi-même. On parle trop. Il faudrait apprendre et réfléchir. La réflexion veut du silence.
    On traite le peuple comme un enfant, ou un bourgeois. Le prend-on pour M. Jourdain ?
    Va-t-on se faire donner le fouet, à son âge, au collège ?
    Ou bien, jouant, abusant du mot de populaire, on rejette un service public dans une sorte d'annexe de la charité.
    Le problème des bibliothèques, c'est celui de l'instruction d'un peuple, l'instruction après l'école, la plus importante. Lire, c'est faire acte d'homme libre.
    Tout cela fut dit il y a un siècle, et l'on a applaudi, en 48, et l'on a ri. Deux fois l'Empire est venu briser l'effort vers l'instruction de notre pays. Il n'y aura peut-être plus besoin de 3e Empire ; une 3e République peut suffire. Mais, aujourd'hui, l'on a mieux que des phrases, il y a des faits. L'Amérique, l'Angleterre ont des bibliothèques ; nous donnerons des chiffres, on peut y aller voir. Et ceux qui doutent de l'effet de ces institutions sur un peuple feront bien de mettre à jour leur opinion, qui date.

    Nous avons la Bibliothèque Nationale.
    S'il y a un établissement où le public devrait aller le
 

    p.8

    moins possible, c'est bien celui-là. Son rôle de conserver pour les siècles futurs un exemplaire de nos éphémères productions, de garder pieusement des trésors uniques, n'a rien à voir avec les communications rapides, le prêt à domicile, l'envoi en province, la vie intense enfin d'une bibliothèque moderne.
    Les livres s'y usent vite, les services s'encombrent, les employés sont sur les dents, et le public s'y plaint toujours... Qu'est-ce que cela veut dire, sinon qu'affamé de livres un public impatient vient demander à l’État  ce qui regarde la ville - et qu'il n'y a pas de bibliothèque à Paris.
    Et de fait, il n'y en a pas.
    Songez à ce qu'est Paris, et il n'y en a qu'un en France ! Les Heures d'Anne de Bretagne, sous clef, dans une armoire - et que nul n'a le droit de voir - ont beau être à Paris, cela ne dispense pas de lire ou de prier et de regarder des images. Une bibliothèque, c'est des livres qu'on lit.

    Et maintenant je m'adresserai au public, et lui dirai qu'il ne se doute pas de l'utilité d'une bibliothèque.
    Il ne s'en doute pas, et qu'est-ce qu'on lui en montre ? Des lieux sombres, écartés, ouverts de temps en temps, où il ne trouve rien de ce qui l'intéresse, de ce qui est utile, amusant, facile, libre, mais l'air austère universitaire et le rébarbatif de l'administratif.
    Mais non... une bibliothèque, c'est très gai, et c'est clair. Il y fait aussi bon que chez le marchand de vins. A Boston on y joint des salles de billard. Ici l'on peut fumer, là il y a un jardin. Asseyez-vous à l'ombre, voici de quoi vous distraire. Des livres ? Oui, avec des images.
    Ils ne sont pas noirs, ils sont reliés en rouge, en vert, coquets, pimpants.
    Surtout ils sont nouveaux.
    Cela est à dire et à redire à ceux qui lèguent à leur ville leurs vieilles paperasses.
    Si un amour local du prochain les incite, qu'ils pro-
 

    p.9

fitent d'être vivants et prêtent leurs livres neufs, et qu'ils les reprennent s'ils veulent après, dans leur tombeau.
    Trop d'avares ont légué les os qu'ils ont rongés. On ne sait pas le tort que le goût des vieux livres fait au culte des livres. Parce que cette amusette est richement dotée et délasse des gens fort sérieux, on croit qu'elle confère une sorte de divinité à ce qu'on ne lit plus. Le livre n'est pas comme le vin, qui gagne en vieillissant. Il est comme un habit qui se démode et qui s'use, il vit et meurt ; utile, porté jusqu'à la corde, sale et fripé, on s'en sépare avec regret ; mal fait ou luxueux, gardé précieusement, il ne sort de l'armoire où il se mange aux vers qu'aux grandes cérémonies, et son air suranné couvre de ridicule celui qui s'en pare ! Portez vos livres neufs ! Usez vos livres.
    Cela n'empêchera pas d'aller aux Invalides ou à la Bibliothèque nationale, voir de vieux habits et de vieux livres sous verre. Je garde pieusement un gilet de mon bisaïeul. Il est brodé de fleurs roses et très bien conservé. Mais ce n'est pas celui que je porte ordinairement.
    L'art et l'antiquité n'ont donc rien à voir à la question. Mais comme de toutes parts - direction des bibliothèques accaparée par les archéologues, - bibliothèques encombrées de ce qu'on appelle livres de fonds, livres gros, inutiles, sans beauté comme sans intérêt,- ignorance du public qui ne sait pas à quoi sert une bibliothèque, - vanité des donateurs et sottise des voleurs de crédits qui confondent
« livres de fonds » avec des livres à lire ou avec des livres d'art - comme de toutes parts on nous fait des collections non de gilets à fleurs et de cravates de dentelles, encore moins de vêtements chauds que l'on pourrait prêter à ceux qui gèlent, mais bien de faux- cols, de gibus et de redingotes noires, empilées comme pour une mobilisation, - il importe de proclamer, même en exagérant, qu'une bibliothèque n'est pas une collection de vieux livres, c'est un crédit annuel pour en acheter de nouveaux ; qu'on ne dote pas plus une bibliothèque avec vingt ou cent mille volumes une fois donnés qu'on ne
 

    p.10

fonderait un restaurant populaire avec un réservoir de soupe une fois faite, - que donc, en diminuant les crédits des bibliothèques, on supprime un service, car ce qui a été fait ne fait pas ce qui est à faire ...
    Qu'enfin s'il y a lieu, et certes il y a lieu, de fonder des bibliothèques neuves, il n'y a nul besoin de s'occuper d'un fonds, de chercher beaucoup de livres ... Il faut de la place, une bâtisse commode, claire et gaie, dans un lieu fréquenté, et de bons crédits annuels.

    Le rôle, le vrai rôle d'une bibliothèque, n'est assuré que par une de nos institutions : les cafés.
    C'est sans doute pour ne pas leur faire concurrence que nos bibliothèques ferment de si bonne heure ?
    Elles ne les remplacent pas. C'est encore au café qu'on trouve les journaux, les revues, le Bottin et les Indicateurs. Le Touring-Club s'occupe activement de forcer les hôtels à avoir au moins des cartes et guides de la région. Je fais appel à cette association, dont je fais partie, autant qu'aux commissions des bibliothèques et je demande : est-il si nécessaire de boire ?
    Quel rapport y a-t-il entre le bock imposé et le livre consulté ? Pourquoi cette forme d'impôt détourné et bizarre ? Quelle étrange survivance que cette cérémonie d'un verre de quelque chose apporté suivant un rituel par un prêtre vêtu du tablier symbolique devant celui qui désire s'asseoir et lire ? Pourquoi cet impôt de huit sous prélevé par des flamines... Un droit de deux sous d'entrée, pour une bibliothèque, paraîtrait exorbitant.
    Nous buvons trop. Mais je ne songe pas à restreindre les goûts liquides et libres de mes concitoyens. Je réclame le droit d'une minorité qui n'a pas soif : le droit de lire sans boire !
    En Amérique ou en Angleterre, il est peu de petites villes de 4000 habitants qui n'offrent à tout venant une maison confortable, parfois luxueuse, ouverte à tous de 9 heures du matin à 10 heures du soir, où l'on peut lire ou emprunter des livres, et où l'on trouve les journaux
 

    p.11

du jour et de la semaine, les revues et les renseignements les plus récents pour tout ce qui intéresse le touriste, le commerçant, le poète, l'industriel, l'artiste, l'ouvrier, les enfants et les électeurs.
    Il y a des bars en face ; même ils profitent de la bibliothèque. Le soir, ils vivent, non de son ombre, mais de sa lumière, car, dès la nuit, elle brille, et cela est beau comme un théâtre !

    Cet ouvrage répond certainement à un besoin : celui que chaque citoyen éprouve d'attaquer les institutions de son pays. Il mettra à même de le faire avec plus d'efficacité, et même avec utilité. J'ai souvent remarqué, dans mon humble vie de fonctionnaire, que la marche régulière du Char de l'Etat était entravée, plutôt qu'accélérée, par les plaintes du public. Dans ma vie superbe et récalcitrante de citoyen français, j'ai de même quelquefois entravé, non excité la marche régulière d'administrations telles que l'octroi, la poste, les transports en commun, la voirie, et, j'ose le dire, la police, - et cela non seulement par des infractions volontaires aux règlements en vigueur, mais par des réclamations injustifiées, ou qui, lorsqu'elles étaient justes, ne tenaient aucun compte du Possible, de la Nécessité-de-l'Heure-Présente, du Budget, des Habitudes... et s'adressaient à des individualités irresponsables, agents aveugles d'une invisible Autorité.
……
 

    p.12
……
    Plaintes, réclamations ont une utilité : celle de décharger les nerfs. Fonctionnaire, je n'ai jamais refusé au citoyen furieux l'exemple de la patience administrative et chrétienne, mais j'ai dû décliner, parfois avec regret, les scènes et les querelles que des gens, parfois de très loin, étaient venus chercher. Et je pensais que ces généreuses colères, ces initiatives hardies seraient fécondes si, mieux instruites, elles poussaient en sens inverse ! J'ai pensé cela, souvent, en écoutant les gens venus me dire « mon fait », qui n'était pas le mien, tandis que, poli et réservé, j'attendais la fin de l'orage pour continuer en paix un travail plus urgent.
……

    Mis à même d'étudier d'assez près le fonctionnement d'une grande bibliothèque, j'ai tenté de rédiger mes observations en comparant mon expérience avec le peu que j'ai pu voir ou apprendre en France et ailleurs.
    Chacun se fait des services de l'Etat son idée particulière, en exigeant sur l'heure sa petite affaire personnelle, et, selon son caractère, criant ou se résignant. Le public
 

    p.13

en général a le respect des bibliothèques, trop même, et non seulement il se résigne, mais s'abstient …
    Il y a des matières où l'abstention n'est pas possible et je voudrais voir en grand nombre des livres comme celui-ci, sur l'octroi, sur les postes, sur les banques, sur le pain. Habituant un peu le public à des connaissances précises, il saurait réparer lui-même sa machine. Les gens de sport comprendront. Cela ne vent pas dire fabriquer, mais savoir ce qui cloche, et pour y remédier s'adresser où il faut.

    Les bibliothécaires professionnels trouveront ce gros livre très léger. Mais je n'écris pas pour ceux qu'une longue suite d'examens a enfin dispensés d'apprendre. Ils sont du métier, ils font leur métier ; avec l'obéissance et les précédents, ils se tirent d'affaire. Qu'ont-ils besoin d'opinion ? J'écris pour ceux qui ignorent, mais décident, votent et subventionnent...
    Eh ! bien, députés, conseillers généraux et municipaux, journalistes, riches donateurs, propagandistes, public enfin, tous ceux qui ont envie de faire quelque chose trouveront ici le moyen de faire quelque chose de bon.
    Quel que soit le but, qu'ils veuillent se faire un nom ou attacher le leur à une œuvre durable, faire de l'opposition ou du gouvernement, embêter des gens en place, supprimer des abus ou créer de nouvelles fonctions rétribuées, caser des gens intéressants, servir pratiquement le commerce et l'industrie ou développer une profession libérale, faire des économies ou éblouir par de somptueuses libéralités, étaler la décadence de la France ou exalter le triomphe de la République - en vérité, les bonnes et mauvaises volontés trouveront ici l'emploi de leur initiative pour le progrès général de notre pays. Ils trouveront des faits, des chiffres, des notions claires, qui leur permettront de combattre mieux, de légiférer mieux, de donner mieux, de s'honorer mieux.
    Les professionnels peuvent donc dédaigner ce livre.
 

    p.14

Ils trouveront dans un grand nombre d'ouvrages spéciaux, dont quelques-uns sont même en français, des enquêtes plus minutieuses, par des auteurs mieux qualifiés, des chiffres plus détaillés, et cette absence de conclusions qui caractérise le spécialisme. Ceci est un livre pratique, qui s'impose de conclure, même sur le provisoire, car on ajourne l'étude des lois de l'équilibre jusqu'au jour où on sait marcher. Il s'agit de doter notre pays de bonnes bibliothèques, utiles, commodes, fréquentées, il s'agit que les Français aient les mêmes ressources intellectuelles que leurs concurrents, et voilà tout.
    La plupart des ouvrages sur les bibliothèques ont un autre but. Ce sont là des ouvrages difficiles à comprendre. Comme les bibliothèques, ils sont faits pour qu'on n'y ait pas accès ; aux unes des formalités, aux autres des mots compliqués. Ces livres tendent à être scientifiques. Ils ont tout de la science, l'exactitude, l'impersonnalité irresponsable, la dispense d'aboutir, l'idéal qui se suffit dans une recherche infinie, et surtout cette abondance de termes techniques, la mascarade rébarbative qui donne aux plus modestes la sensation bien douce d'être des compétents ; et il ne leur manque que de nous révéler quelque loi de l'univers, ou de pouvoir s'appliquer à quelque chose d'utile : fournir, par exemple, des livres aux gens de science.
    Je n'ai pas eu pour but de hérisser dans le cœur des Français le fameux bonnet à poil que les uns ont militaire, les autres scientifiques. Mais la langue française ne m'a pas donné de mots...
    Ce fut certes un grand ennemi des livres que celui qui remplaça le vieux mot de librairie par le mot bibliothèque . Ce n'est pas un élément médiocre de succès des maisons de livres anglaises que d'avoir gardé le nom de Library . Mais si la langue française n'a pas le mot commode, c'est qu'elle n'a pas la chose, et le jour où le peuple français aura des livres il trouvera tout seul un nom plus pratique. Ce n'est pas à moi ni à personne de
 

    p.15

l'inventer. Le monde à son aurore avait le dinotherium , les jeunes soldats dits bleus ont des gants blancs trop larges... Ainsi non seulement l'on a des bibliothèques, mais des bibliographies et de la bibliothéconomie. Ce n'est pas de l'expérience, c'est de la jeunesse ; cela passera.

    J'ai pu être amené dans ce livre à des paroles blessantes pour certaines personnalités entourées d'un respect général - et du mien.
    Oui, tel homme avoué toute sa vie à la science et à ce qu'il a cru l'intérêt général. L'Europe et l'Amérique ont vénéré sa compétence spéciale. Tel autre poursuit avec un zèle apostolique une œuvre entièrement désintéressée ...
    Convient-il de laisser s'accomplir une œuvre absurde parce que ceux qui l'entreprirent sont honorables ?
    Oui, le corps des bibliothécaires français est honorable, il est savant, il est archéologique, il est consciencieux, se donne beaucoup de mal, et nous en dirons d'autant plus de mal : nous défendons contre lui les droits du public, commerçants et industriels, les droits des vraies sciences, - des autres. Leur zèle même, leur zèle d'accaparement, est parfois néfaste. Mais ce sont gens fort honorables. Traitons-les donc comme Platon traitait les poètes, - c'est d'ailleurs mieux qu'eux ne les traitent ! - et je les couronne de fleurs ici, une fois pour toutes.

    Je voudrais m'excuser du ton agressif de ce livre. Chacun chante selon sa voix - Chacun a le droit de chanter, même d'une voix désagréable. J'ai tellement entendu de douceurs dans le monde féroce des bibliothécaires qu'il m'a semblé souvent que si ces bénisseurs aigres, ces monomanes de l'avancement, ces académiques congratulateurs « se flanquaient une peignée », un grand pas serait fait vers la conciliation.
 

    p.16

    Ces choses personnelles n'ont guères [sic] d'importance, sinon que le public en souffre. Quant aux reproches ad hominem que l'on m'a fait, quand des chapitres de ce livre parurent dans différentes revues, je dirai que la signature me paraît un devoir, mais que mes écrits n'ont rien à voir avec les fonctions qu'il est possible que j'occupe ou occuperai ou ai occupées. Je paye scrupuleusement des impôts que je réprouve. Mon opinion sur l'octroi ne me donne pas le droit de passer de l'alcool en fraude et je ne tue pas les gens qui, selon moi, ont tort Je ne me rejette nullement sur la question de salaire et de vie à gagner qui, pour certains, justifierait tout. On peut donner librement sa collaboration à des œuvres dont on est loin d'approuver toutes les tendances. Nulle œuvre d'intérêt général ne serait possible, si, pour grouper des efforts, vains isolément, il fallait attendre que tous ceux qui y travaillent fussent du même avis.
    Donner franchement le sien n'empêche nullement de se dévouer franchement au système
qu'un autre sut faire préférer.

    Les chiffres...
    Je dois avertir qu'en principe tous les chiffres donnés ici sont inexacts.
    Ils ont été donnés en conscience, au prix de pas mal d'efforts et j'ose les espérer les plus exacts possible, mais ce possible n'est pas beaucoup. Quand on vous demande le prix que peut valoir une gravure, l'un dit cent francs et l'autre mille, un homme exact dira, d'après la dernière vente, 293 fr. 95 centimes. Mais la vente prochaine réduira au quart ou portera au triple, et c'est pourquoi tout bon fonctionnaire doit ne rien dire du tout afin de ne pas « tromper les gens ». Eh ! bien, il est très utile pour le possesseur d'une belle gravure d'être trompé de la sorte, car cela lui évitera de faire des sacs d'épicerie avec des œuvres d'art.
    Les documents fournis peuvent donc donner « des
 

    p.17

idées » justes là où ils sont, mais il n'en faut tirer que déductions très proches. Il y a des eaux potables si on ne les agite pas.
    Ainsi le nombre des livres d’une bibliothèque varie, suivant que l'on compte les journaux par titre, année, ou non et qu'on détaille plus ou moins les recueils. Sauf des cas spécifiés, ils ne sont que des épithètes plus variées que celles de la langue courante : petit, moyen, très grand... Les budgets, la population sont-ils plus exacts ?
    Apparence. Il faut tenir compte des prix, des qualités. Mais qu'est ce qui est exact, et qu'est-ce que un bilan en finances ? La comptabilité est la poésie des affaires.
    Mais la grande source d'inexactitude est la date. Elle s'applique aux opinions autant qu'aux faits.
Ce livre fut commencé il y a plus de dix ans, et des chapitres en ont paru dans le Mercure de France et la Nouvelle Revue. Il a été écrit ou récrit complètement en 1906 et 1907. Mais dans les dix mois qui séparent la remise à l'éditeur de la réception des épreuves, que de changements ! Partout de nouveaux budgets, deux universités françaises ont ouvert des bibliothèques neuves, des annuaires bien plus complets que ceux que j'avais eus en mains ont été publiés. La Nationale, enfin, la Nationale de France, légende de lenteur, a pris le galop et, sans crédit nouveau, est devenue une des bibliothèques du monde où le public attend le moins longtemps ses volumes...
    Que dire de la province que dire de l'étranger, je suis assez sûr de l'Inde, où j’étais il y a 3 mois, non de l'Italie, où j'étais il y a 5 ans, et je n'ai pas eu le temps de visiter Puteaux et Pantin...
    J'ai dû, sur épreuves, remanier, modifier chiffres et opinions. Celles-ci datent de 1906, sauf les erreurs qui m'apparurent en AVRIL 1908, date à laquelle les tableaux et chiffres de ce livre ont été, sur épreuves, complètement revus.

    Et ce livre, n'est-ce pas son but, de devenir faux très
 

    p.18

vite ? Qu'on le rectifie, qu'on en redresse les erreurs grossières, qu'on dresse enfin un état des bibliothèques de France, et de celles du monde, et qu'on rejette ce livre comme les lubies du temps où l'on ne savait pas, ce serait déjà un succès, tout comme si vraiment à son appel sortaient de terre, en France, des bibliothèques libres ...
    Il ne réclame pas de droit d'idée, de priorité d'idées. D'autres ont dit les mêmes choses, et
elles sont dites ici afin qu'on les redise, et qu'elles ne cessent d'être dites jusqu'à ce qu'elles se réalisent. J'ai pris, prenez. Ce sont choses pratiques et vraies. Seuls le faux et l'impossible sont à quelqu'un.

     Si vraiment, par ce livre ou autrement, se dressent en France quelques initiatives, ce ne
sera pas chose nouvelle et l'exemple de l'étranger, tant invoqué par nous, n'apporte rien d'étranger. Il ne s'agit que de reprendre un mouvement français, de briser des obstacles mis par des réactions successives, et le plus étranger des exemples que nous donnons, c'est le spectacle de la vieille France, première du monde, de la vieille France qui, pour l'instruction et la science d'alors, avait des bibliothèques, libres, riches, les plus riches, les plus libres, et, en ce temps-là, les plus modernes.

    La jeune République, la nôtre, a fait aussi de grands efforts.
    Quelle sorte d'Empire est revenu ?
    Nous avons tout à reprendre.
    Nos bibliothèques populaires, nos scolaires... arrêtées en bas âge, demeurées insignifiantes. Mouvement généreux, enthousiasme d'un instant, qui s'est tari comme un torrent de pays chaud.
    Nous avons à démontrer que :
    1° Ni à Paris,
    2° Ni en France,
nous n'avons vraiment de bibliothèques.
 

    p.19

    Cela à aucun point de vue; nous nous placerons à tous :
    1° Au point de vue général. Notre unique grand dépôt, la Nationale, insuffisant, prolonge à grand'peine une vie précaire.
    2° Au point de vue spécial, technique. Nos bibliothèques scientifiques sont dans un état piteux : crédits désolants, règlements absurdes. Accaparement presque complet et croissant par les chartistes et archéologues, qui les rejettent de plus en plus loin du grand public, loin des sciences vraies.
     3° Au point de vue public. Avec nos mots de populaire et scolaire nous ne savons pas ce qu'est une bibliothèque publique libre.
    Les municipales, qui devaient être à tout le monde, sont entraînées par les archéologues qui les dirigent vers la pure curiosité historique, elles se ferment au grand public, à l'esprit moderne, ont des budgets ridicules, des heures impossibles... La création de vraies bibliothèques publiques est une matière presque nouvelle, et il faut bien en parler, puisqu'en France on ne sait pas ce que c'est. Le public ne le sait pas, et les bibliothécaires ne le savent pas.
    Populaire, scolaire, municipale...
    Il faut proclamer qu'un peuple ne se compose pas de gosses et de voyous et qu'une «librairie » n'est pas un phénomène archéologique qu'on montre le Dimanche au Musée.
    Il faut une bibliothèque pour tous, avec, non des populaires, mais des succursales si elle ne suffit pas. Et il faut des bibliothèques purement techniques pour quelques savantes spécialités.
    Nous aborderons même le point de vue des bibliothécaires, qui commencent à s'associer, à montrer leur malheureux sort. Mais tant qu'ils n'auront pas rendu les bibliothèques plus intéressantes pour les Français, je doute que le public s'intéresse à eux. Tout a besoin d'avancer là-dedans, livres et gens.
 

    p.20

    Il y a d'autres questions, celles de catalogue, de bibliographie, de mécanique même. Tout cela est bien en retard ; pour les catalogues, ce n'est pas l'argent qui a manqué.
    En regard de la France nous mettrons les bibliographies méthodiques, les catalogues
pratiques d'Amérique, ses vastes dépôts, où tout est mis à la disposition du public, et qui ne sont  plus " des réservoirs, mais des fontaines ", l'Angleterre couverte de bibliothèques si bien que plus une ville de 40000 habitants n'en est privée, bibliothèques pimpantes, ouvertes dès le matin jusqu'à dix heures du soir, pourvues de salles pour la jeunesse, de salles pour le prêt, pour la lecture des journaux, munies des derniers livres de référence de l'année - l'Allemagne enfin avec ses universités magnifiques, dont les bibliothèques reconstruites sont les grands monuments de ce temps dans leurs villes.
    La France a un orgueil.- le plus grand dépôt de livres qui soit au monde. Il est aisé de
voir que cette suprématie est déjà bien factice : avec les budgets actuels, elle ne durera plus longtemps.
    Le dépôt légal encombre autant qu'il rapporte et le crédit d'acquisitions de la Nationale est celui d'une ville de province en Allemagne ou en Amérique. Autant que la Bibliothèque Vaticane, elle gardera des beautés et des curiosités qu'il lui arrivera même quelquefois de montrer, mais au point de vue moderne, elle n'est déjà plus qu'une bibliothèque de second ordre.

    Nous avons laissé résolument hors du sujet toute description de manuscrits, reliures, impressions anciennes, livres rares. Nous nous occupons d'outils dont on se sert, pas du tout d'objets qu'on expose. Nous mettons les bibliophiles à la porte de nos bibliothèques ; c'est indispensable. Ce sont eux qui font tout le mal et momifient les livres; nous n'aurons pas de paroles assez dures pour ces maniaques - dont nous sommes.
 

    p.21

    Ils trouveront ailleurs notre respect, notre amitié fraternelle, - ailleurs.
    C'est notre façon de servir l'Art du Livre que de chercher à rajeunir nos bibliothèques. Nous parlons de la porcelaine dans laquelle nous mangeons et non du musée de Sèvres, et sommes bien libres de préférer aux impressions du XVe celles du XIXe, et ces belles éditions étrangères de ce temps qui manquent à nos collections. Mais nous pensons aussi qu'en répandant le goût des livres, par le moyen même des bibliothèques publiques, nous faisons plus pour la bibliophilie, pour le beau livre, qu'en nous couchant en travers des portes pour empêcher de voir les trésors de nos musées.

    Vers 1880, plus tôt ici, plus récemment là, a commencé une ère nouvelle pour les bibliothèques. C'est une moisson dont les germes furent jetés vers 1850, quand l'Amérique commença à fonder partout des bibliothèques libres publiques, quand l'Angleterre adopta l'act Ewart, quand la France même... mais l'Empire étouffa cela.
    Et c'est vers cette époque, quand l'Allemagne dans ses universités, l'Amérique et l'Angleterre dans leurs bibliothèques libres célébraient comme une ère nouvelle de l'humanité l'ère des bibliothèques dressées partout à côté de l'école, à côté de l'église ou de la cathédrale, plus belles que l'école, plus belles que la cathédrale - c'est vers cette époque que l’État français, rognant les crédits, stérilisant par un fonctionnarisme étroit toute initiative, sans un effort contre l'accaparement des archéologues, commençait la décadence des bibliothèques de France.
    C'est ce que nous raconterons ici, de notre mieux, tâchant de faire voir quelle utilité, quelle source de prospérité, quel placement avantageux les nations étrangères trouvent dans leurs bibliothèques.

    Quoi ! l'étranger est donc si beau, si magnifique...
 

    p.22

    Je n'en crois rien.
    Nous cherchons ici des modèles, nous cherchons à secouer une torpeur et à opposer l'exem-
ple des efforts vainqueurs à notre découragement spirituel et national. Nous n'avons donc pas à
nous occuper des défauts de l'étranger. Il nous serait aisé de montrer que les bibliothèques américaines servent plus aux femmes qui ne font rien qu'aux hommes qui travaillent; nous n'envions pas l'esclave mâle qu'est le Yankee, nous n'envions pas non plus la philologie allemande, et quoique leurs docteurs nous veulent apprendre couramment le français, nous ne prendrons plaisir à railler les Allemands qu'en la personne de quelques Français trop influencés.
    C'est dans la conviction absurde, mais commode, la féconde hypothèse que nous sommes
absolument et irrémédiablement premiers du monde, que nous nous blâmons de si bon cœur, avec entrain, et ceux que des vérités peuvent décourager, ceux qui, au constat d'une infériorité, ne se sentent pas de suite une tendance vers l'effort, ceux-là qui ont besoin de petites illusions sur leur rang, sur leur œuvre ou leurs décorations, - manquent vraiment de la belle illusion intérieure, de la foi en des réserves de résistance et d'effort, d'initiative.
    Celui-là seul a de l'orgueil qui ne se sent pas flatté. Les Français, je le dis, en manquent.
    Puisse ce lourd ouvrage leur en rendre quelque peu ! Il est résolument optimiste.
    Cela pourra ne pas trop sembler à la lecture. Il était bon de l'affirmer dans la préface.
 
 

suite du document : Livre II, chapitre XIII

retour à la page d'accueil du document
 

retour à la page d'accueil du DFMLD MédiaLille